Le meurtre de Mrs Killworth (extrait du recueil)

Extrait du recueil (nouvelle complète)

« Maï sisteur iz notte a boy…

– Non, Pierre, je t’ai déjà dit : « my sister is not a boy ». N’est-ce pas Jack ?

– Yes, madame !

Les trois amis, Pierre, Paul et Jack, le correspondant irlandais de Pierre, accompagnés de leur institutrice en retraite, pardon de leur professeur des écoles, Elisabeth Martin, attifée de son éternel chignon, sont en effet à bord de l’Eurostar à destination de l’Angleterre, Londres plus précisément (1).

– … and my brother is gay, murmure Jack, à l’insu de l’enseignante.

– Regardez les enfants, nous commençons la traversée de la Manche.

– Ben, on voit rien ! commente Paul.

– Que veux-tu voir, Paul ? De l’eau ? plaisante Pierre.

– Tu es bête, soupire l’enseignante. Il pensait que cela serait plus spectaculaire, n’est-ce pas Paul ?… »

Quelques instants plus tard, toujours incognito, le train refait surface dans le Kent, le jardin de l’Angleterre, près de Folkestone. Un arrêt et l’Eurostar se dirige d’un pas presque nonchalant, beaucoup plus lentement que sur le continent, vers la capitale britannique. Le temps est plus couvert qu’outre-Manche.

« Oh, des bus rouges à étage ! Génial ! crie, enthousiaste, Paul.

– Chez nous, ils sont verts, commente Jack. C’est la couleur nationale de l’Irlande.

– Bon, les enfants, que voulez-vous faire à Londres ?

– Visiter le musée de la torture ! crie Paul

– Faire du shopping à Hamleys, le plus grand magasin de jouets du monde et à Forbidden Planet, une boutique spécialisée dans la science-fiction, s’enthousiasme Pierre.

– Je vois que tu es bien renseigné, commente Elisabeth. Et toi, Jack ?

– Faire les magasins de disques d’Oxford street…

When I get older losing my hair

Many years from now

Will you still be sending me a Valentine

Birthday greetings bottle of wine

If I’d been out till quarter to three

Would you lock the door,

Will you still need me, will you still feed me,

When I’m sixty-four

chantonne l’instit’.

– C’est de qui ?

– Des Beatles !

– Moi, je cherche des singles d’Oasis et de… Marillion pour mon père, fan de rock progressif. J’aimerais aussi aller aux puces de Camden, on y trouve des fringues pas possibles !

– Des vêtements, Jack, on dit des « vêtements ».

– Purée, Jack, tu n’as jamais été aussi bavard, commente Paul, malicieusement. On voit que tu es chez toi !

– Mon pays, c’est l’Irlande !

– Et vous, Madame, que pensez-vous acheter ?

– J’aimerais rapporter du thé ; il y a paraît-il une boutique spécialisée près de Convent Garden. Et puis, je verrai avec mon cousin George… Ah, nous approchons de Waterloo Station ! Ramassez vos bagages les enfants… Bon, on va prendre le métro jusqu’à Marylebone road, près de Regent’s Park, c’est là que demeure George. A deux pas de Baker street, là où habitait Sherlock Holmes.

Le train aborde le quai en douceur et déverse son flot de voyageurs, ravis.

– George ! Vous êtes venu, crie l’enseignante, apercevant une silhouette familière. Un homme bien dans sa quarantaine, habillé très « smart » façon John Steed de Chapeau melon et bottes de cuir, « The Avengers » en anglais, s’approche de la maîtresse.

– Hello, Lilette! How do you do?

– Fine, thank you.

– Je suis venu vous chercher à la gare pour vous aider à porter vos bagages. Hélas, ma voiture est en réparation. Prenons un taxi !

– D’accord ! s’exclame l’enseignante. J’adore les cabs londoniens.

Hélée par George, la voiture s’arrête près de nos amis.

Les trois enfants s’engouffrent dans le véhicule noir.

– Super, comme dans les films de James Bond !

– Marylebone road, please!

– Yes, sir !

Le taxi quitte Waterloo Station et franchit la Tamise en direction de Regent’s Park.

– Regardez les enfants, à gauche Big Ben !

– C’est marrant la conduite à gauche !

– Des bus rouges ! Des tas de bus à étage. Ils sont drôles, on dirait qu’ils sont borgnes. On pourra en prendre un ?

– Moi, je monterai au premier, devant, juste au-dessus du chauffeur…

Le taxi continue sa route à travers Trafalgar Square.

– Regardez la colonne avec Napoléon, fait Paul.

– C’est la statue de Nelson », précise George, flegmatique.

La voiture atteint maintenant Piccadily Circus, dévoilant sa fameuse statue d’Eros et ses enseignes lumineuses, à la grande joie des enfants.

Le cab arrive peu de temps après à Marylebone road, une rue un peu triste aux maisons cossues.

George habite au premier étage un loft coquet.

« Voilà, je vous laisse prendre un peu de repos. Ce soir, je vous offre le restaurant. Un restaurant indien, ça vous va ?

– On va manger du pemmican ? demande naïvement Paul.

– Mais non, de la cuisine indienne d’Inde. Poulet tandoori cuit au four, riz au curry… Miam ! rectifie Jack.

– A moins que vous ne préfèreriez l’atmosphère « cosy », douillette et conviviale d’un pub ?

– C’est une bonne idée, répond Lilette. Pourquoi pas demain ?

– Maîtresse, vous voulez aller au café ? fait Paul, étonné devant tant de hardiesse venant de son instit’ réputée pour être old fashioned, vieux jeu.

– Un pub n’a rien de commun avec un café français respirant la sciure et le vin rouge. C’est plus raffiné ! rectifie l’enseignante. Et on y mange très bien.

– Sinon, pour le petit déjeuner ? Continental ou English breakfast ? continue George.

– C’est quoi la différence ? demande Pierre.

– English, c’est avec des œufs au bacon, du thé… Continental, c’est avec des tartines, du café comme chez vous en France.

– English pour moi ! crient à l’unisson les enfants.

– Moi aussi, complète plus discrètement l’institutrice.

– All right, je vais prévenir Mrs Killworth, c’est ma logeuse.

George descend les escaliers après avoir salué ses invités.

– Mrs Killworth ! Wendy, vous allez bien ?

On entend un tintement de clefs et le grincement d’une porte qui s’ouvre avec peine, comme gênée par un poids mort.

– Oh my goodness !… Elisabeth, venez vite, c’est affreux !

L’enseignante descend à son tour l’escalier. Son pas est plus précipité car elle redoute le pire. Elle est suivie par les trois amis.

George se tient sur le seuil de l’appartement du rez-de-chaussée. A ses pieds gît une vieille dame baignant dans son sang.

– Tenez à l’écart les enfants, dit George à Elisabeth.

– Oh, on en vu d’autres, fait Pierre malicieusement.

– Pierre, ne soit pas insolent, ce n’est pas le moment ! corrige l’institutrice…

Elle examine attentivement le corps.

– Etonnante, cette blessure, poursuit-elle. On dirait qu’elle n’a pas été faite avec un couteau… Plutôt avec un crochet.

– Regardez, Madame, la fenêtre est verrouillée de l’intérieur et il y a des barreaux qui empêchent toute entrée, note Pierre.

– Et toute sortie… Et il n’y a pas d’autre issue, ajoute Paul.

– Juste une cheminée, complète Jack, ragaillardi, qui jusque là était pétrifié.

– Je ne pense pas que l’assassin soit passé par là, commente Elisabeth, jetant un œil circonspect dans l’orifice. Il n’y a pas de suie par terre… Au fait, la porte était ouverte, George ?

– Non, j’ai dû l’ouvrir avec mon double. Elle était fermée à clef. J’ai trouvé Mrs Killworth qui gisait là, à l’entrée, bredouille, ébranlé, George.

– Comme si elle avait voulu s’enfuir… ajoute Pierre.

– Comment le meurtrier a-t-il pu opérer ? Bizarre tout cela, conclut Elisabeth. Appelons la police ! »

*

*    *

L’institutrice et ses trois compagnons ont eu du mal à dormir après une journée aussi remplie : un voyage certes agréable mais fatiguant et surtout la découverte macabre en arrivant à Marylebone road. La soirée fut également mouvementée avec la visite de la police qui n’en finissait pas de prendre témoignages et indices, perdue en conjectures.

Aussi, les quatre amis étaient plutôt moroses ce matin devant leur petit-déjeuner.

George avait branché la radio, histoire d’égayer l’atmosphère.

« Après tout, vous êtes en vacances !

– This is the BBC News. Les informations présentées par William Waterson… La police a découvert dans le quartier de Regent’s Park un étrange assassinat. Une vieille dame trouvée poignardée à son domicile. Scotland Yard est sur les dents…

– Vous avez vu, ils parlent de Mrs Killworth à la radio ! s’exclament ensemble les trois garçons.

– Ils ne sont guère loquaces, ajoute Madame Martin.

– Ca veut dire quoi « logarce » ? demande Jack.

Pierre et Paul rient.

– Loquace, rectifie l’institutrice. Cela veut dire bavard.

– … On apprend également que la statue de Peter Pan a été gravement endommagée à Kensington !

– Drôle d’idée, murmure Pierre qui est le seul à avoir entendu la nouvelle.

– Et maintenant, la météo…

– Bon, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui, dit avec allant, Pierre.

– Pourquoi pas du shopping ? suggère Paul

– Great idea ! crie Jack.

– Finissez votre breakfast et on y va », conclut Lilette.

*

*    *

Au sortir d’un WHSmith, où Lilette a fait bombance de livres in English (ah la littérature anglaise, quelle richesse ! Que d’émotions !), l’institutrice s’esclaffe tout à coup, à la grande surprise de ses compagnons, notamment de son cousin George, peu habitué à tant d’extériorisation.

« Au fait, quel était le nom de jeune fille de Mrs Killworth ? Son prénom était Wendy… Mais son nom de jeune fille ?

– Darling, pourquoi ? ! répond George.

– Wendy Darling ! Cela ne vous dit rien les garçons ?

Pierre et Paul ne disent mot.

– Si, Madame, crie fièrement Jack. Peter Pan !

– Mais Mrs Killworth est trop vieille pour être Wendy ! remarque Pierre.

– Trop jeune plutôt : Wendy est morte depuis longtemps. Notre Wendy doit être la fille de Margaret, elle même fille de Jane, la propre fille de Wendy. Son arrière petite fille par conséquent…

– Ben alors le meurtrier, c’est qui ? Tout de même pas le capitaine Crochet ? ajoute, dubitatif, Paul.

– Souvenez-vous de la blessure… Sa forme laissait supposer un coup de crochet pas un coup de poignard ou de couteau… Ce que je ne comprends par contre pas c’est comment il a pu pénétrer dans la chambre close.

– Et les dégâts sur la statue de Peter Pan, ce serait lui aussi, intervient Pierre.

– Quels dégâts ? s’enquiert Madame Martin.

Et Pierre de lui rapporter la nouvelle passée inaperçue aux oreilles pourtant aiguisée de la retraitée.

– Oui, tu as raison, Pierre, confirme la maîtresse.

– Elémentaire ! complète George.

– Ce sont tes petites cellules grises qui ont fait le rapprochement ! ajoute malicieusement Lilette. Reste à savoir comment il s’est échappé du « Neverland »…

– Seulement vous oubliez que le capitaine Crochet a été tué par Peter Pan, objecte Pierre.

– Plus précisément englouti par le crocodile, complète Jack.

– Retournons au studio de Wendy. Bien sûr la police aura enlevé le corps depuis ce matin mais il y reste sûrement des indices à glaner.

L’institutrice, suivie des trois enfants et de George, s’engouffre dans la bouche de métro la plus proche pour prendre à la volée le « tube ». Un vrai plaisir, ce métro londonien : propre, confortable et polychrome. Pas de couloir interminables. Et surtout une tolérance maximum. Tous les styles s’y côtoient : de l’homme d’affaire au costume trois pièces au punk à la crête colorée en passant par la minette branchée.

La petite troupe arrive à Marylebone.

– Oh ! dit Jack, passant devant une affiche, un concert donné à la mémoire de Freddie Mercury, le chanteur de Queen.

George ouvre la porte d’entrée, puis tout de suite à gauche, celle de la loge de Wendy. Les quatre amis inspectent les lieux. En vain. La police a enlevé le corps. Reste, à terre, une tache de sang. Qu’il faudra nettoyer.

A part cela, rien d’anormal.

– Même pas de traces de lutte, remarque George.

– Le meurtrier l’aura poignardée par surprise, après s’être introduit furtivement dans la pièce en utilisant la cheminée.

– Mais il n’y a pas de trace de suie… Ni de pas… relèvent les garçons. Et comment l’assassin est-il sorti de la pièce ? George l’a trouvée fermée à clef, apparemment de l’intérieur… Hum !

L’enseignante se gratte la tête puis réajuste son chignon.

– Dites-moi George, avez-vous une échelle et une lampe torche à me prêter ?

– Vous n’allez tout de même pas visiter la cheminée ?

– Non, c’est plus simple que cela !

– Parfait ! Rendez-vous dans une heure, dans ma chambre. Le temps que je me fasse une beauté. »

Le cousin et les trois gamins acquiescent malgré leur perplexité. La curiosité est plus forte.

*

*    *

Une heure après, les quatre compères retrouvent Lilette dans sa chambre. Quelle surprise de la trouver habillée sport, en pantalon, le buste enveloppé dans un pull moulant, des baskets aux pieds et un foulard sur les cheveux.

« J’espère que vous n’avez pas vos vêtements du dimanche car là où je vous emmène, c’est plutôt salissant… George, vous avez les clefs du toit ?

– Euh, oui, je vais les chercher.

– Madame, on va se promener sur les toits ! s’exclament excités les trois enfants.

– Oui, il faudra être très prudents.

– Youppie !

– Voici les clefs.

– Passez devant pour m’ouvrir le vasistas.

En quelques minutes, la petite troupe se trouve sur les lieux. Le toit, peu pentu, rend inutile l’usage de l’échelle.

– Bien, fait la détective. George, quelle est la cheminée de Mrs Killworth ? Celle-ci à droite ou celle-là à gauche ?

– Je ne sais…

– Voyons, voyons. Lilette allume la lampe torche. Hum, c’est celle-ci. Il y a des traces de pas tout autour.

Les trois compagnons ne pipent mot.

– Hum ! Et voilà la solution du mystère.

George, Pierre, Paul et Jack se rapprochent fiévreusement de Lilette.

– Voici quelques fibres d’une échelle de corde qui a frotté sur l’embouchure de la cheminée. Regardez ces empreintes de doigts. Il n’y a qu’une seule main. Et voilà la trace des grappins qui maintenaient l’échelle à la cheminée.

– Le criminel sera donc descendu par là ! s’exclame Pierre.

– Oui, et il est remonté par le même orifice. Voyez ces taches de sang.

– Mais on n’a pas trouvé de suie, objecte Pierre.

– J’y pense, le ramoneur est passé le mois dernier ! s’exclame George.

– Et il suffit d’utiliser un journal disposé dans l’âtre, au pied de la cheminée, pour éviter toute poussière suspecte. Cela concorde, commente Lilette.

– Mais qui est ce capitaine Crochet ? Vient-il du « Neverland » ?

– C’est peut-être un psychopathe qui se prend pour lui, suggère George.

– Et qui court toujours, ajoute, terrifié, Paul.

– Il est mort et bien mort, murmure tout à coup une petite voix venant de derrière une cheminée voisine.

La petite troupe se retourne brusquement pour découvrir une silhouette étrangement familière, tout de vert vêtue.

– Peter Pan !

– Quel chagrin, la mort de Wendy, poursuit-il. J’avais quitté mon bateau, le Jolly-Roger, et je venais pour l’emmener au « Neverland » : c’est en effet le ménage de printemps. C’est alors que j’ai entendu des cris. J’ai volé jusqu’à la fenêtre mais celle-ci était fermée. Je me suis donc dirigé vers la cheminée. Au moment où j’arrivais, une ombre épaisse, un homme déguisé en marin, un crochet à la main, sortait de l’orifice.

– Ce n’était pas le capitaine Crochet, il n’avait pas son allure, sa prestance, commente Lilette.

– Et alors que s’est-il passé ? demande Pierre.

– On s’est battus sur les toits.

– Et… Tu l’as tué ! s’écrie Jack.

– Oui ! s’enorgueillit Peter. Il pousse alors un cocorico victorieux.

– Mais alors Peter, vous ne pouvez plus revenir au « Neverland » ?

– Oui, j’ai en effet tué quelqu’un de votre monde et je suis condamné à vivre ici, réalise tout à coup Peter.

– Venez chez moi, vous logerez chez Wendy, propose spontanément George.

– … A vivre ici, poursuit tristement Peter, et à vieillir.

Jack écrase une larme émue.

– Tu verras, ce n’est pas si mal de grandir, répond maternellement l’instit’.

– En attendant, et si nous allions boire quelque chose de chaud, suggère George, nous serons plus à l’aise que perchés sur le toit de ma maison. Je sais que la vue est splendide mais il commence à faire frisquet. La nuit tombe et il se met à bruiner. Et puis il faut avertir la police. »

La troupe approuve l’offre du cousin.

Peu de temps après, nos amis, confortablement installés près d’un bon feu et d’une tasse de thé, devisent sur leur terrible journée. Puis c’est au tour de Peter de raconter ses aventures au « Neverland ». La soirée se prolonge fort tard, les enfants expliquant à leur tour leur vie sur terre. Puis à minuit, tous décident d’aller se coucher, exténués après de telles péripéties.

Il est fort probable que nos amis ont rêvé au faux Crochet et surtout à Wendy. Ce fut certainement le cas de Peter. Il se voyait emmener Wendy au « Neverland » : « deuxième à droite et tout droit jusqu’au matin »…

(76 pages – Editions Acid Dragon – 8 euros)

SHpiperéduit

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