La corde bleue (extrait de Chapitre IV)

La Corde bleue

“C’est la “dèche”, mon vieux, la “dèche”…
– Prends pas tout au tragique !
– Tu en as de bonnes : Jean-Luc est parti au régiment, Olivier veut nous quitter parce que nos conceptions musicales ne sont pas les siennes, tu parles ! Et si c’était tout ! Regarde, voilà une traite pour l’ampli que l’on nous a piqué la semaine dernière lors d’un concert à Lyon… Quant à notre soit-disant producteur, il a fait la malle avec nos économies !
– Si je comprends bien, l’enregistrement du disque est renvoyé aux calendes grecques !
– Oh oui ! Et à nous les bals du samedi soir pendant quinze ans ! »

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« Enfin, Olivier, tu ne vas pas te tirer maintenant ! Le groupe a besoin de toi…
– Tu parles ! Blue Bird est à l’agonie. Alors, un guitariste de plus ou de moins !
– Mais qu’est-ce que tu as en ce moment ? Tu te piques ? Ou alors les filles…
– Non… Je ne prends plus mon pied quand je joue ; et cela m’énerve de voir des gens qui m’écoutent.
– T’as besoin de vacances, c’est tout. Pars quinze jours avec ta nana. Ca ira mieux après !
– Non ! De plus, Brigitte m’a plaqué…
– Ah !… Reste au moins jusqu’à la rentrée, le temps de faire quelques bals pour nous remettre à flot.
– O.K. ! Mais tu ne m’auras pas deux fois… »

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« Combien de personnes pour le concert de ce soir ?
– Une dizaine…
– Bref, de quoi payer l’électricité et la location de la salle ! »
Le rideau s’ouvre et après quelques étoiles synthétisées, un épais nuage de fumée bleue, Olivier entame un long dialogue passionné avec l’orgue et la basse, entraînant les spectateurs dans son sillage.
Mais, bientôt, le tourbillon cesse : c’est la fin du rêve, les âmes doivent réintégrer leur enveloppe matérielle. Sous les bravos, les musiciens « atterrissent » douloureusement et sortent de la scène. Ce n’est pas l’enfantement de la musique qui est pénible, mais plutôt la sortie de la clinique quand tout rentre dans l’ordre.
– Tu as été formidable, Olivier. Je ne t’ai jamais entendu jouer aussi bien… »
En effet, le groupe est rappelé trois fois par une « foule » enthousiaste : dix personnes frappant et criant à tout rompre.
« Merci, et bonsoir !…
Le rideau se referme et l’arc-en-ciel qui unissait spectateurs et musiciens s’évapore jusqu’au prochain concert.
– Mais non, continue Olivier en coulisses, tu n’as rien compris…
– Dis c’est quoi cette corde bleue ?
– Bof, je l’ai récupérée sur une guitare de mon père ; un vieux clou acheté chez un luthier octogénaire… Il dit toujours qu’il a séduit ma mère grâce à elle ! »

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Les jours passent. La popularité du groupe grandit on ne sait par quel miracle. Finis les bals du samedi où il faut jouer les « tubes »et non pas sa propre musique, élaborée avec passion et courage. De plus, Jean-Luc vient souvent en permission, ce qui permet (malgré les cris des voisins !) d’enregistrer des morceaux pour le futur album… Car les finances sont dans un meilleur état. On a payé l’ampli, acheté un nouveau synthé et l’on envisage même une tournée en septembre…
« Et maintenant, Blue Bird !
Le rideau s’ouvre sur une salle comble.
« Cathy-les-blés » surnommée ainsi à cause de ses cheveux, est, comme d’habitude, au premier rang. Elle n’a d’yeux et d’oreilles que pour Olivier, son fiancé. Lui, il ignore tout simplement la salle envoûtée par ses notes, les vivas du public à chaque solo, à chaque vibration de ses cordes et de son cœur.

(74 pages – Editions Acid Dragon – 5 euros)

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